— Si je dois te rembourser pour les courses, alors toi aussi tu dois payer pour le fait de vivre dans mon appartement, — répondit l’épouse à son mari entreprenant.

— Si je dois te rembourser pour les courses, alors toi aussi tu dois payer pour le fait de vivre dans mon appartement, — répondit l’épouse à son mari entreprenant.

Léna était assise à la table de la cuisine, faisant tourner un stylo entre ses doigts. Devant elle reposait une feuille blanche sur laquelle elle n’arrivait pas à écrire le premier mot de son CV. Depuis déjà trois mois, ses recherches d’emploi restaient infructueuses : soit sa qualification ne convenait pas, soit le salaire était misérable, soit l’entretien s’achevait avant même d’avoir commencé.

— Encore en train de ne rien faire ? — André entra dans la cuisine en s’étirant après sa sieste de l’après-midi. Il travaillait de nuit et avait pris l’habitude de dormir le jour.

— Je rédige un CV, — répondit Léna d’une voix lasse, sans lever la tête.

— Pour quel poste cette fois ? — dans la voix de son mari perçait une ironie à peine perceptible.

— Responsable des ventes dans une entreprise de construction.

André se servit du thé dans la théière que Léna avait préparée le matin. Le thé était fort, presque noir.

— Tu t’y connais un peu en construction, toi ?

Léna leva vers lui des yeux fatigués :

— Mais en vente, je m’y connais. J’ai travaillé trois ans chez « Eldorado », tu as oublié ?

— C’était il y a cinq ans, — André s’assit en face de sa femme. — Peut-être qu’il est temps de chercher quelque chose de plus concret ? Tout le monde n’est pas fait pour être manager.

Léna serra plus fort son stylo. Ces conversations revenaient presque tous les jours. André ne le disait pas clairement, mais elle sentait combien il souffrait de devoir subvenir seul aux besoins de la famille. Les charges, les courses, son abonnement aux transports pour aller aux entretiens — tout reposait sur ses épaules.

— Je fais de mon mieux, — dit-elle doucement.

— Je sais. C’est juste que… — André se frotta le front. — C’est dur, tu comprends ?

Léna hocha la tête. Bien sûr qu’elle comprenait. L’appartement lui appartenait — un deux-pièces dans un immeuble khrouchtchévien hérité de ses parents. Mais l’entretenir avec un seul salaire d’administrateur système n’était pas simple, même si André travaillait dans une bonne société.

Une semaine plus tard, l’appel arriva à l’improviste. Léna faisait la vaisselle quand le téléphone sonna.

— Elena Viktorovna ? Ici « StroyInvest ». Vous avez envoyé un CV pour le poste de responsable des ventes ?

Le cœur de Léna fit un bond.

— Oui, en effet.

— Pourriez-vous venir demain à un entretien ? Disons, à deux heures de l’après-midi ?

— Bien sûr ! — Léna peinait à contenir son émotion. — Puis-je avoir l’adresse ?

Après avoir noté l’adresse, elle raccrocha et s’adossa au réfrigérateur. Peut-être que cette fois, la chance tournerait ?

L’entretien se déroula comme dans un brouillard. D’abord avec la responsable RH, puis avec le chef du service des ventes, puis avec le directeur adjoint. Léna répondit aux questions, parla de son expérience, tenta de se montrer sous son meilleur jour. À la fin, le directeur des ventes — un homme solide d’une cinquantaine d’années — la fixa attentivement :

— Elena Viktorovna, vous nous convenez. Êtes-vous prête à commencer lundi ?

— Oui ! — Léna eut du mal à retenir sa joie.

— Le salaire est de soixante-dix mille par mois, plus des commissions sur les ventes. En moyenne, cela fait autour de cent mille. Cela vous convient ?

Léna en eut le souffle coupé. C’était plus que ce que gagnait André.

Elle rentra chez elle presque en volant. André dormait encore — il lui restait deux heures avant sa prise de poste. Léna s’assit délicatement au bord du lit :

— Andrieux, réveille-toi. J’ai une nouvelle.

Il ouvrit les yeux, aussitôt sur ses gardes :

— Que se passe-t-il ?

— On m’a embauchée ! — dit Léna en souriant. — Soixante-dix mille plus des commissions !

André se redressa, tout à fait réveillé :

— Vraiment ? Félicitations ! — Il la serra dans ses bras. — Enfin ! On va pouvoir vivre normalement.

Les premiers mois de travail passèrent vite. Léna s’investit pleinement dans ses nouvelles fonctions, apprit les produits de l’entreprise, développa ses relations avec les clients. Il s’avéra qu’elle avait réellement du talent pour la vente — dès le deuxième mois, elle reçut une prime de meilleure employée, et à la fin du troisième, son salaire approchait déjà les cent mille.

À la maison aussi, les choses s’arrangèrent. Désormais, Léna faisait les courses et prenait en charge une partie des charges. André était visiblement plus détendu — la tension accumulée pendant des mois avait disparu.

Mais six mois plus tard survint cette conversation.

Léna rentra du travail épuisée — la journée avait été difficile, les clients exigeants et la direction inflexible. Elle retira ses chaussures et s’installa dans le salon, où André regardait les informations.

— Salut, — dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Salut. Comment ça s’est passé au boulot ?

— Ça va. Juste fatiguée.

André éteignit la télévision et se tourna vers elle :

— Lena, il faut qu’on parle.

Son intonation l’alarma :

— De quoi ?

— D’argent. De notre budget.

Léna fronça les sourcils :

— Qu’est-ce qu’il a, notre budget ?

André resta silencieux un instant, cherchant ses mots :

— Tu comprends, j’ai fait le calcul… Pendant tout le temps où tu ne travaillais pas, j’ai dépensé pour nous deux environ quatre cent mille. Peut-être un peu plus. Les courses, les charges, tes frais personnels…

— Et alors ?

— Eh bien, maintenant que tu gagnes plus que moi, ce serait juste que tu mettes un peu plus dans le budget familial. Comme ça, on serait quittes.

Léna se redressa lentement dans son fauteuil :

— Comment ça, « quittes » ?

— Tu comprends bien… — André évitait son regard. — J’ai longtemps porté la famille tout seul. Maintenant, c’est ton tour. Je pense qu’il serait équitable que tu consacres environ soixante-dix pour cent de ton salaire aux dépenses communes, et moi cinquante pour cent du mien. Comme ça, on compensera progressivement ce que j’ai dépensé.

Léna regardait son mari, n’en croyant pas ses oreilles :

— André, mais nous sommes une famille. Nous devons nous entraider. Si je ne travaillais pas, ce n’était pas par paresse, mais parce que je ne trouvais pas de poste qui me convienne.

— Je comprends. Mais la justice, c’est la justice.

— La justice ? — la voix de Léna devint glaciale. — Et c’est juste, selon toi, que je cuisine, que je fais le ménage, que je lave le linge ? Tu les as comptés, ces efforts-là, dans les dépenses ?…

— Léna, ne réagis pas comme ça. Je veux juste que tout soit honnête entre nous.

L’épouse se leva et alla vers la fenêtre. Le silence s’éternisa.

— Très bien, — dit-elle enfin. — Je vais y réfléchir.

Les jours suivants, Léna resta songeuse et silencieuse. André tenta plusieurs fois de relancer la conversation, mais elle se contentait de répondre brièvement : « J’y pense encore ». Il comprenait qu’elle était vexée, mais il estimait sa position équitable. Après tout, il avait effectivement assumé seul leurs dépenses pendant longtemps.

Le samedi matin, Léna rentra d’un déplacement avec une chemise cartonnée à la main. André prenait son petit-déjeuner dans la cuisine.

— Où étais-tu ? — demanda-t-il.

— J’avais des affaires à régler, — répondit Léna en s’asseyant en face de lui et en posant la chemise sur la table. — J’ai des documents pour toi.

— Quels documents ?

Léna ouvrit la chemise et en sortit quelques feuilles :

— Un contrat de location.

André faillit s’étouffer avec son café :

— Quoi ?

— Un contrat de location pour une chambre dans mon appartement, — expliqua calmement Léna. — Puisque désormais tout doit être compté honnêtement, alors faisons-le vraiment honnêtement.

— Tu es devenue folle ?

— Pas du tout. — Léna feuilletait le contrat. — Regarde, j’ai tout calculé. Le prix du marché pour un appartement d’une pièce dans notre quartier est de trente mille roubles par mois. Mais comme tu es mon mari, je te fais une réduction. Vingt-cinq mille. Ce n’est pas cher, tu ne trouves pas ?

André fixait sa femme, sans savoir si elle plaisantait ou si elle parlait sérieusement :

— Léna, mais c’est notre appartement…

— Mon appartement, — le corrigea-t-elle. — Hérité de mes parents. Et si nous partageons toutes les dépenses et que tu considères même que je te dois pour la période où je ne travaillais pas, alors il est logique que tu payes aussi pour le logement.

— Mais nous sommes mari et femme !

— Mari et femme, c’est « pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse comme dans la pauvreté ». Or chez nous, apparemment, chacun compte pour soi.

André reposa sa tasse et examina attentivement le contrat :

— Et tu veux vraiment que je signe ça ?

— Si je te dois pour les courses, alors toi aussi tu dois payer pour vivre dans mon appartement, — répondit l’épouse à son mari entreprenant. — Comme ça, je serai tranquille. Tout sera honnête et transparent.

André se tut, parcourant le contrat. Toutes les clauses étaient rédigées correctement, juridiquement irréprochables.

— C’est une vengeance ? — demanda-t-il enfin.

— Non, c’est la justice. Selon ta logique.

Ils restèrent assis en silence quelques minutes. Puis Léna se leva et commença à débarrasser la table.

— Au fait, — dit-elle comme en passant, — j’ai encore une autre proposition.

— Laquelle ? — demanda André, sur ses gardes.

— Des services de ménage et de cuisine. J’ai fait le calcul : un service de nettoyage une fois par semaine coûte trois mille, et un cuisinier à domicile au minimum mille roubles par jour. Cela fait au total quarante-trois mille par mois. Mais pour toi, en tant que proche, je fais un prix : trente mille.

André ouvrit la bouche, mais ne trouva rien à dire.

— Léna…

— Quoi, « Léna » ? Je ne suis pas une ménagère professionnelle. J’ai un vrai travail, pour lequel je suis payée. Et les tâches domestiques, c’est du travail supplémentaire. Puisque nous comptons tout, alors comptons tout honnêtement.

Elle posa les tasses dans l’évier et se tourna vers lui :

— Donc, cela fait cinquante-cinq mille par mois de ta part. Plus ta part pour la nourriture et les charges. C’est équitable, tu ne crois pas ?

André restait assis, les yeux rivés sur le contrat de location. Les chiffres dansaient devant ses yeux. Cinquante-cinq mille — c’était presque tout son salaire.

— Tu me punis, — dit-il doucement.

— Non, — Léna s’assit à côté de lui. — Je te montre simplement où mène ta logique. Tu veux considérer notre relation comme un partenariat d’affaires ? Très bien. Alors comptons tout.

— Mais ce n’est pas ce que je voulais dire…

— Et qu’est-ce que tu voulais dire ? Que je dois compenser tes dépenses pendant ma période de chômage, tout en continuant à cuisiner et à faire le ménage gratuitement, sans rien recevoir pour ça ?

André se tut. Présentées ainsi, ses paroles semblaient effectivement injustes.

— Je n’y avais pas pensé, — admit-il.

— Tu n’y avais pas pensé ou tu t’es dit que tu pouvais m’exploiter un peu ?

Le mot « exploiter » le blessa comme une gifle.

— Je n’ai jamais voulu t’exploiter, — André prit la main de sa femme. — C’est juste que… c’était dur de tout assumer seul. Et quand tu as commencé à bien gagner ta vie, il m’a semblé que tu devais compenser mes dépenses.

— André, et si demain je perdais encore mon travail ? Ou si je tombais malade ? Tu compterais aussi combien tu as dépensé pour moi ?

Il réfléchit. Effectivement, que ferait-il dans une telle situation ?

— Probablement pas, — répondit-il honnêtement.

— Alors quelle est la différence ?

André reposa le contrat et se couvrit le visage de ses mains :

— Léna, pardonne-moi. J’ai agi comme un idiot.

— Oui, tu as agi comme un idiot, — admit-elle, mais sa voix s’était adoucie.

— On peut revenir à comme avant ? Budget commun, dépenses communes ?

— On peut. Mais à une condition.

— Laquelle ?

— Qu’on ne calcule plus jamais qui doit quoi à qui dans notre famille. Nous sommes une seule équipe. Peu importe qui gagne combien.

André hocha la tête :

— D’accord.

Léna rangea le contrat de location dans la chemise :

— Et encore une chose. Quand nous aurons des enfants et que je partirai en congé maternité, tu ne compteras pas combien tu dépenses pour moi.

— Je ne le ferai pas, — promit-il. — Parole d’honneur.

Ils s’enlacèrent. Dehors tombait une légère pluie de printemps, et dans l’appartement, tout devint plus calme et plus paisible.

— Mais je vais quand même garder le contrat, — dit Léna en se blottissant contre son mari.

— Pourquoi ?

— Au cas où. Si jamais tu décidais encore une fois que la justice est plus importante que la famille.

André éclata de rire :

— Non, je ne déciderai pas. J’ai compris la leçon.

Et Léna pensa que parfois, les leçons les plus importantes de la vie de couple doivent s’enseigner de manière inhabituelle. Et qu’il est bon qu’il y ait quelqu’un pour les donner… et quelqu’un pour les apprendre.

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